Recevoir notre lettre d'information

 

Connect to us on Facebook

visit krsi.net

Free Union Leader Osanloo

Referendum for Iran

Victory

Samedi, le 18 Octobre 2003


Farah Diba : ma vie

Octobre 18, 2003
Figaro Magazine
Le Figaro




«Lorsque j'ai demandé à Farah Diba si elle accepterait de rédiger ses Mémoires, elle a souri, répondant : "Vous n'êtes pas le premier à me le proposer."» Bernard Fixot est un éditeur heureux. Il est "celui" qui a obtenu que l'impératrice parle. Le contrat date de onze ans, c'est dire les réticences, la souffrance face à cette vérité que la souveraine estime devoir aujourd'hui à ses enfants et au peuple iranien. Elle se souvient de son enfance, de sa gloire. Elle raconte, et cela devient un thriller, la violence des chantages politiques autour du Shah en exil, et puis sa mort. Elle exprime sa foi en l'avenir de l'Iran. Le livre paraît en Europe (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne...) et aux Etats-Unis. Pour "Le Figaro Magazine", en avant-première mondiale.

Le chagrin me broie le coeur, intense, intact, quand je me remémore ce matin de janvier 1979. Un silence angoissant s'était abattu sur Téhéran, comme si notre capitale, à feu et à sang depuis des mois, retenait soudain son souffle. Ce 16 janvier nous partions, nous quittions le pays, estimant que le retrait momentané du roi contribuerait à calmer l'insurrection. La décision en avait été prise une dizaine de jours plus tôt. Officiellement, nous nous envolions pour quelques semaines de repos à l'étranger. C'est ainsi que le roi avait voulu présenter les choses. Y croyait-il ? L'immense détresse que je lisais par instants dans son regard me laissait penser que non. (...)

Il avait neigé, le vent acerbe des sommets de l'Alborz soulevait ici ou là des tourbillons cristallins dans le soleil levant. La nuit avait été calme, étrangement calme, de sorte que le roi avait pu dormir quelques heures, au moins ça. Affaibli par la maladie, secrètement miné par les événements, il avait beaucoup maigri au fil de l'année passée. Et puis ces dernières semaines, en dépit de la loi martiale, chaque nuit des manifestants étaient parvenus à grimper sur les toits, bravant les militaires, et leurs cris de haine nous étaient arrivés jusqu'au palais. «Allâh-o-akbar, marg bar shâh !» (Allah est le plus grand, mort au Shah !) J'aurais tout donné pour protéger le roi de ces insultes.

Nous étions sans enfants désormais. Les visites impromptues de ma petite Leila, le regard timide et plein d'amour de Farahnaz pour son père, les blagues et les rires d'Ali-Reza, extravagances affectueusement tolérées par mon mari, avaient déserté le palais. J'avais repoussé leur départ jusqu'au dernier moment, pressentant qu'il signerait sans doute la fin d'une vie familiale qui nous avait comblés près de vingt années durant. Notre fils aîné, Reza, se trouvait aux Etats-Unis où il suivait une formation de pilote de chasse. Alors âgé de 17 ans, il téléphonait quotidiennement de là-bas. J'essayais de le rassurer. (...) Dans le même temps, généraux, politiciens, universitaires et quelques religieux se succédaient au palais pour faire part à mon mari de leurs suggestions. Certains prônaient une solution pacifique et politique. D'autres le suppliaient d'autoriser l'armée à ouvrir le feu et, invariablement, le roi leur rétorquait qu'un souverain ne peut sauver son trône au prix du sang de ses compatriotes, «un dictateur, oui, mais pas un souverain». Et, fermement, il les éconduisait. (...)

Luttant contre le vent, nous gagnâmes l'appareil que nous utilisions pour les voyages officiels, un Boeing 707 bleu et blanc baptisé Shâhine, «Epervier». Parvenu au seuil de la passerelle, le roi se retourna et le petit groupe qui nous escortait s'immobilisa. De ce face-à-face, je conserve la mémoire d'une émotion insoutenable. Les hommes présents étaient des officiers, des pilotes, des personnalités de la Cour, des membres de la Garde impériale qui avaient tous largement fait preuve de leur courage, et cependant on les sentait là dans une indescriptible détresse. Un à un, ils baisèrent la main du roi, leurs visages noyés de larmes. (...) Aussitôt à bord, le roi s'assit aux commandes de l'appareil. Du décollage, je n'ai conservé aucun souvenir, hébétée par la violence de ce que nous venions de vivre.

(Dans l'avion qui l'emporte vers l'Egypte, Farah se souvient de leur première rencontre : au printemps 1959, à l'ambassade d'Iran à Paris. Elle a 20 ans et suit des études d'architecture à l'école du boulevard Raspail. Quelques semaines plus tard, à Téhéran, la voilà invitée chez la première fille du Shah, la princesse Shahnaz...)

Nos rapports devinrent suffisamment amicaux pour qu'il me proposât de l'accompagner de temps en temps dans ses promenades en voiture autour de Téhéran. Ainsi nous quittions la ville pour une heure ou deux à bord d'un véhicule rapide, discrètement suivis par une automobile de la Sécurité. Nous apprenions à nous connaître, lui plus que moi, parce que je n'osais pas encore l'interroger, mais nos conversations, ou nos silences, étaient toujours détendus - il avait vraiment le don de me mettre à l'aise, d'un mot, d'un sourire. Alors, je pouvais me laisser aller au plaisir d'être là, près de lui. C'était en même temps simple et enivrant. (...)

Une nouvelle invitation à dîner de la princesse Shahnaz me parvint. Nous étions nombreux, ce soir-là, autour du roi, une vingtaine peut-être. Les conversations étaient légères, et le roi souriant, ne laissant rien paraître des soucis, ou des tensions, qui devaient inévitablement l'habiter. Comme nous étions au salon, je vis soudain les convives s'éclipser un à un, et nous nous retrouvâmes, le souverain et moi, seuls sur un canapé. Alors, très sereinement, il me dit quelques mots de ses deux unions précédentes, la première avec la princesse Fawzia d'Egypte qui lui avait donné sa fille Shahnaz, la jeune princesse, la seconde avec Soraya Esfandiari Bakthiari, dont il avait espéré vainement un fils. Puis il se tut, me prit la main et, plongeant son regard dans le mien, il me dit : «Acceptes-tu de devenir ma femme ? - Oui !» Je répondis «oui» immédiatement, parce qu'il n'y avait pas à réfléchir, parce que je n'avais aucune réserve, c'était oui, je l'aimais, j'étais prête à le suivre. (...) «Reine, ajouta-t-il, tu auras beaucoup de responsabilités à l'égard du peuple iranien.»

(En 1962, le Shah lance la «Révolution blanche» : réforme agraire, nationalisation des forêts et pâturages, privatisation d'entreprises d'Etat, participation des ouvriers aux bénéfices, projet de vote des femmes. Farah s'engage dans cette action, voyage dans toutes les régions...)

Je présidais des réunions de travail avec le gouverneur, les maires, les représentants de telle ou telle catégorie de la population. Quand les ministres étaient là, ils entendaient de leurs propres oreilles, mais je demandais de toute façon à mon chef de cabinet de tout noter. Ici, ils sollicitaient l'eau potable, l'ouverture d'une route ; là, un bâtiment scolaire digne de ce nom et un bain public ; ailleurs encore, une antenne médicale. Ce qui me bouleversait chaque fois, c'est qu'en dépit de leur dénuement je percevais leur amour pour le roi... J'avais le sentiment qu'ils étaient conscients de l'engagement total du roi pour l'Iran, conscients qu'il faisait l'impossible pour les soulager mais qu'on ne pouvait pas combler du jour au lendemain un retard de plusieurs siècles.

Jamais, durant ces voyages, je n'entendis s'exprimer l'opposition des religieux à l'émancipation de la femme, ou à la réforme agraire. Partout ces mollahs, qui devaient plus tard plonger le pays dans la guerre et l'obscurantisme, m'accueillirent avec des mots élogieux pour mes oeuvres sociales, et des sourires que je croyais sincères. Certains l'étaient sans doute. Les chefs religieux chiites ne me serraient pas la main, mais les sunnites le faisaient. Tous me sollicitaient surtout pour la restauration des lieux saints. Ils connaissaient l'intérêt que je portais à ces sanctuaires, où j'éprouvais le désir de me recueillir.

J'aimais l'imprévu dans ces voyages, ce qui surgissait sans qu'on s'y attende, car alors j'avais la certitude d'atteindre l'Iran profond. Quand je me déplaçais en hélicoptère, et que nous survolions un village, une oasis, un paysage qui soudain provoquait en moi une émotion particulière, je demandais au pilote de se poser. Une fois, en Azerbaïdjan, j'avais dû insister pour qu'il atterrisse en bordure d'un lac teinté d'une grande poésie. L'endroit était absolument désert et le pilote ne comprenait pas ce qui m'y attirait. Or, à peine étions-nous posés que nous vîmes accourir des collines des femmes, des enfants, et puis des cavaliers. Nous étions, les uns et les autres, éblouis de nous découvrir là. Eux n'en croyaient pas leurs yeux : j'étais véritablement tombée du ciel dans le dernier lieu où on m'aurait attendue ! Et moi, j'étais si heureuse de cette rencontre laissée aux bons soins du hasard... Un quart d'heure plus tôt, ni eux ni moi ne la préparions, et à présent nous étions face à face. Certains hommes s'agenouillèrent, mais les femmes pour la plupart laissèrent éclater leur joie. Ce fut un moment magnifique qui effaça d'un coup toutes les fatigues. Elles m'embrassèrent, me pressèrent sur leur coeur comme si j'étais l'une d'entre elles de retour au pays. Beaucoup me recouvraient la tête de leur voile, dans ce geste familier de chez nous, et leur salive sur mes joues était comme une marque vivante de leur affection. (...)

(Printemps 1977 à Paris, premier coup du destin : Farah apprend que le Shah est atteint depuis quatre ans d'une maladie du sang, dite «de Waldenström», qui affecte sa rate. Agissant à l'insu du roi, les médecins estiment cette révélation nécessaire. L'impératrice comprend qu'il s'agit d'un cancer. Deux ans plus tard, affaibli, le roi en exil atterrit à Assouan)

Ce 16 janvier 1979, en milieu d'après-midi, flottait sur la ville une douceur presque printanière. Le président Sadate, son épouse et leur fille nous attendaient sur le tarmac. Sachant dans quel état nous étions, tout en ignorant la maladie du roi, ils nous reçurent avec une affection particulière. Lorsque mon mari eut achevé de descendre lentement l'échelle de coupée, le président égyptien s'avança et l'étreignit. «Soyez assuré, lui dit-il, que ce pays est le vôtre, que nous sommes vos frères et votre peuple.»

Le roi, dont l'épuisement était manifeste, laissa alors percer une grande émotion et, durant un instant, les deux hommes se figèrent, les yeux dans les yeux. Puis Jehan Sadate m'embrassa très tendrement, avec des mots de bienvenue pleins de chaleur, et comme sa fille à son tour me sautait au cou, j'eus soudain le sentiment de retrouver la bienveillance d'une véritable famille après des mois de tension, de déchirements.

(...) Six jours seulement après notre arrivée en Egypte, nous nous envolâmes pour le Maroc. L'invitation du roi Hassan II avait soulagé mon mari, qui ne voulait pas abuser de l'hospitalité du président Sadate. Ce dernier, pourtant, avait renouvelé son invitation, faisant notamment valoir que l'Egypte était plus proche de l'Iran pour entreprendre la résistance qu'il imaginait. (...) Le 1er février, nous apprîmes par la radio l'arrivée à Téhéran du «Guide» de la Révolution. (...) Cependant, Alexandre de Marenches, le patron des services spéciaux français, avait rencontré mon mari à Marrakech pour lui exposer les risques que nous faisions courir à notre hôte, le roi du Maroc. Ils étaient d'ordre diplomatique, bien sûr, mais également privé puisque, d'après M. de Marenches, l'ayatollah Khomeyni avait ordonné à ses fanatiques d'enlever des membres de la famille royale pour les échanger ensuite contre nos propres personnes. M. de Marenches en avait informé le roi Hassan II qui, avec beaucoup de courage, lui avait rétorqué : «C'est abominable, mais ça ne change rien à ma décision. Je ne peux refuser l'hospitalité à un homme qui vit un moment tragique de son existence !»

Il nous fallait trouver un autre asile, c'était urgent.

(Un séjour médical du Shah à New York provoque la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran. Les mois s'écoulent. Dans un contexte de crise aiguë, séparé de ses enfants, le couple impérial passe du Maroc aux Bahamas, puis au Panama. L'état de santé du roi s'aggrave. Les médecins concluent à l'urgence de l'opération, mais les équipes ne sont d'accord ni sur les actes chirurgicaux à accomplir, ni sur la thérapie elle-même. L'Iran de Khomeyni appelle au meurtre et réclame l'extradition du Shah. Trop d'enjeux politiques, désormais, empêchent l'intervention.)

J'appelai Jehan Sadate, qui prenait régulièrement de nos nouvelles. J'avais compris qu'aucun médecin n'opérerait jamais mon mari au Panama, que notre situation était sans espoir. «Venez, me dit-elle, nous vous attendons en Egypte.»

(...) Quatorze mois d'errance, de souffrances multiples, d'humiliations venaient de s'écouler et, comme pour les effacer, le président Sadate et son épouse nous attendaient au bas de la passerelle, sur le traditionnel tapis rouge. La Garde d'honneur était également là. Le roi en fut touché au point que ses yeux s'embuèrent. Comme il l'avait fait quatorze mois plus tôt, Anouar el-Sadate l'étreignit avec chaleur. Le roi était très affaibli.

Le président égyptien nous avait fait préparer le palais Kubbeh, qu'un beau parc isole des bruits de la ville et, symboliquement, il tint à en faire les honneurs au souverain malade avant de l'accompagner jusqu'à l'hôpital militaire Maadi où une aile lui avait été réservée. Les conditions étaient enfin réunies pour que fût menée cette ablation de la rate préconisée un an plus tôt par le professeur Flandrin, lors de notre séjour aux Bahamas, et sans cesse ajournée depuis. Les conditions étaient également rassemblées pour faire venir les enfants... Ils arrivèrent très vite, et pour la première fois depuis les temps lointains et heureux de Téhéran, nous nous retrouvâmes en famille, sans crainte d'être chassés du jour au lendemain. Cinq jours s'écoulèrent avant l'intervention, cinq longs jours que je vécus dans une grande angoisse...

(Opération «techniquement» réussie. Mais, le l6 juillet 1980...)

Le roi semblait miraculeusement récupérer ses forces, si bien que je décidai d'envoyer à Alexandrie nos trois plus jeunes enfants. Je voulais les sortir de cette ambiance terriblement angoissante de l'hôpital dans laquelle ils vivaient depuis un mois.

Or, le soir même, mon mari sombra brusquement dans une sorte de coma. «C'était l'époque du jeûne, écrira plus tard le professeur Flandrin, et dans ce pays de stricte observance qu'est l'Egypte, il n'était pas question de changer les habitudes. Nous rentrions en fin d'après-midi à l'hôtel Méridien pour ne retourner à l'hôpital Maadi qu'à la nuit, une fois le jeûne rompu, et après que notre chauffeur se fut restauré. (...) Quand nous arrivâmes, régnaient un silence inhabituel à l'étage et une atmosphère de consternation. La situation s'était brutalement aggravée, et nous n'avions pas été prévenus de l'événement qui devait dater de deux heures à peine. (...) Je me souviens particulièrement du spectacle poignant de la grande fille, Farahnaz, pelotonnée à genoux au bord droit du lit, et qui tenait en l'embrassant la main de son père, avec sur le visage une espèce de sourire extatique, et répétant en persan : "Baba, Baba." Sur le bord gauche du lit, nous continuions à surveiller la tension artérielle et à passer le sang à la pompe. Nous nous limitâmes aux seuls gestes qui étaient raisonnables, et le monarque s'éteignit paisiblement au matin. Sous l'oreiller du défunt, Sa Majesté la reine retira alors devant mes yeux le petit sachet contenant de la terre d'Iran emportée au moment de l'exil.» (...)

Farahnaz était en effet au bord du lit de son père, Reza se tenait au pied, et moi de l'autre côté, près des médecins. Le roi eut deux brèves respirations, puis il inspira longuement et se figea, c'était fini.

link to original article

 




Give us your feedback

Make your opinion count. Share with us your views and comments about this article.
Write to the English Editor.

The editor may decide to include your comments as part of our daily news coverage or publish your comment as a letter to the editor. Your personal information will be kept confidential and will not be disclosed to anyone.
Name:        Email: